Article paru dans la revue Kinoko – janvier 2006

« Un piéton, rien de moins » - Danse Marche Butô, performance de 24h dans Saint-Denis piéton.

 

Comment la danse devient un sport extrême.

Est-il anodin qu’entre ces jours où nous avons parcouru les rues de Saint-Denis et ceux de l’après où j’écris ces lignes, cette banlieue soit le « théâtre » - insistons donc sur ce terme – d’événements « violents » ?

Le théâtre… c’était l’un des deux mots code à agiter en drapeau blanc lorsque le silence de la danse se faisait trop violent pour les passants dans l’incongruité des lieux et des heures. Le second mot de passe, c’était défi :

« Pourquoi ? Eh bien c’est un défi ! »

« Ne vous inquiétez pas, c’est du théâtre!… Bien confus le mot « théâtre» : les gamins de la place du Caquet disaient plutôt « cinéma ». « Elle est où est la caméra ? » Elle fut un peu plus tard sur les voitures qui flambent.

Avant le grand départ, on avait pressenti la nécessité de danser/cheminer dans la ville accompagnés d’anges gardiens, ces personnes tampons, spectatrices communicantes, qui détournent l’inquiétude de l’étrangeté par leur regard bienveillant, ou qui lorsque c’est nécessaire, expliquent, désamorcent les tensions.

Parce qu’elles se sont avérées encore plus nécessaires que ce que l’on avait pu pressentir, il n’y eu pas beaucoup de temps pour la discussion entre les quinze courageuses qui firent le tour du cadran. Quand on ne dansait pas, il fallait accompagner. A peine deux trois heures de sommeil. Il était donc drôlement important de se voir après, à tête et corps reposés, pour reparler.

Et ce qu’il ressort, c’est la force de ce rapport humain, aux passants, aux gens de la rue…

Implication, échange, confrontation. Risque. Tout un groupe a été aspergé de bombe lacrymogène vers 21h rue Gabriel Péri par un ado de 14 ans en vélo. Impossible d’aller au devant de ceux-là qui effleuraient les danseurs de leurs trajectoires, rapides comme des martinets dans la nuit d’été.

 

Cette performance, pourquoi à Saint-Denis ?

Préférer le renvoi direct à l’indifférence blasée.

 

 

Décalage.

Bien sûr il y a eu la poésie de la rue, des relais passage d’âme dans la brume des cinq heures du matin, quand le groupe qui a tourné de 2h à 5h arrive au loin comme un bateau tremblotant, très long à venir, dans le fond de la rue Gabriel Péri… Vers 4 heures débouchant de la galerie du centre commercial désert, le bruit des tréteaux du marché en train de se monter…

La beauté de ce collectif impromptu, (fait à l’arrache parce que c’était la seule façon de faire sans que ce soit trop couteux en temps, en énergie…) qui se serre les coudes.

Il y a eu le plaisir de laisser les muscles et les sens trouver une danse plus libre, plus légère, la danse de fatigue …

Le souvenir du vieux monsieur du mardi avec son déambulateur, lors de la première impro dans la rue Fontaine, nous disant : « c’est magnifique… »

 

Mais ce qui ressort c’est le questionnement du rapport à l’humain, entre notre danse et leur regard de spectateur fortuit. Un sport de l’extrême dans la confrontation humaine.

« La sensation d’être coincé dans son intérieur » dit Carey.

Pour moi, dimanche matin, l’envie d’être dans une danse invisible, à peine perceptible, comme fantomatique, dans cet énorme lieu d’échange et de contact qu’est le marché de Saint-Denis. 

Chacune de nous a senti qu’il n’était pas possible de rester le regard tourné vers son monde intérieur quand il y a tant d’échange autour, d’appels , de questions…

Mathilde ressent la nécessité de regarder les gens en dansant. Zohra leur parle même. Comment, cette danse serait-elle encore du butô ?

Le butô, peut-il survivre à tant d’appels ? Faut-il trouver une danse plus communiquante ? une danse moins tournée vers l’espace du dedans que le butô ?

Ebranlée, la stabilité de notre suri-hashi…

C’est le rapport à la société, notre place en son sein, qui nous arrive dans la figure quand il faut se placer entre deux questions :

Celle de la nécessité : à quoi ça sert ?

Celle de la signification : qu’est-ce que vous représentez ? qu’est-ce que vous voulez dire ?

 

Ne faites pas cela, il va vous arriver des problèmes, les gens, ça les inquiète, ça peut faire peur aux enfants… On sait bien que transposer dans la rue sa vibration intérieure, sa résonance à ce qui nous entoure est détonnant, comme le silence de la danse est violent. Comment interpréter pour le spectateur fortuit ce regard qui est à la fois ailleurs et retourné dans le corps, qui en tout cas refuse de le considérer en particulier ? N’est-il pas normal qu’il se sente déconsidéré ?

Dans cette préoccupation de rencontrer l’autre, de ne pas le laisser dans l’incompréhension, j’ai peur d’étouffer notre initiale nécessité. Besoin de consulter notre envie légitime de liberté. Je revendique.

J’ai d’abord envie d’être libre, partout, ici aussi dans la ville des hommes, dans la ville qui fait peur, la banlieue, comme dans une autre, dans la rue où vous passez et où vous pourriez me regarder.

 

C’est de là que tout part ; et mon butô ma danse, celle qui me vient lorsque je suis seule avec l’environnement géographique, c’est à cela que tout reviendrait, idéalement, si mes rencontres étaient prêtes à tout accepter. Mais pourquoi et comment le seraient-elles ?

Entre, il y a une recherche que nous allons poursuivre…

 

Sèverine Delbosq – Cie l’Essoreuse

© 2015 L'essoreuse

Péniche Farnèse L'Île Saint-Denis